La cigale et la fourmi !

Publié le 4-Janvier-2014, par Christophe.

BD cigale fourmi 1

BD cigale fourmi 2

BD cigale fourmi 3

En février dernier, j'ai lu un article qui m'a révolté : il concernait les résultats d'une enquête d'une grosse banque d'investissement à propos de la retraite et de l'espérance de vie des Français. Cet article, paru sur le site d'un magazine pour investisseur (pourquoi suis-je allé sur ce site, heureusement gratuit ?), était très certainement rédigé par le service de communication de la banque en question qui, de toute évidence, voulait faire passer le message suivant : venez placer dans notre banque vos économies pour la retraite car le système français par répartition va se casser la figure puisque vous allez vivre plus vieux ! L'auteur de l'article semblait scandalisé que les Français touchent à leur épargne pour financer les études de leurs enfants (il vaut mieux que les étudiants financent leurs études par des prêts auprès des banques qui leur prêteront l'argent de leurs parents mais en prélevant un certain pourcentage au passage), qu'ils utilisent leur épargne en cas de coup dur (ne touchez surtout pas à vos économies pour payer votre opération chirurgicale vitale, ça serait mauvais pour la santé financière de la banque) ou encore qu'ils n'épargnent que pour les vacances (là, je me suis senti visé d'où cet article). Et cerise sur le gâteau, l'article finissait par : à partir de 23 ans, économisez (et surtout placez) au moins 500 euros par mois pour votre retraite (et n'y touchez surtout pas) ! L'article n'a pas dû révolter que moi car quelques jours après la conclusion a été modifiée (pratique internet).

D'abord, faisons un petit calcul en nous basant sur des chiffres dont on ne peut savoir leurs valeurs dans 20 ou 30 ans : imaginons qu'un individu, qu'on appellera Mr Fourmi, gagne suffisamment d'argent à 23 ans (parce qu'il est dealer de drogue ou «fils à papa») pour mettre de côté 500 euros par mois, argent qu'il place à 3.63 % (rendement moyen net, après prélèvements type CSG-RDS ou autre impôt). Mr Fourmi pourra donc logiquement disposer d'un pactole d'un peu plus de 573.000 euros à l'âge de 65 ans. Il pourra donc «vivre» jusqu'à 100 ans en prélevant sur son pactole, 2.400 euros par mois (salaire moyen des Français en 2012) mais il ne lui restera plus rien lors de sa 101ème année (un voyage à Tchernobyl ou Fukushima est donc une option à envisager pour éviter de finir centenaire). Mais quel pouvoir d'achat représenteront ces 2.400 euros dans 42 ans ? Avec 2 %, ou plus, d'inflation par an, la croisière aux Seychelles que Mr Fourmi pensait s'offrir à la retraite, se limitera vraisemblablement à la traversée du lac Léman, histoire de passer devant les chalets des traders qui eux, auront vraiment profité de ses économies.

Autre dilemme : si Mr Fourmi pense améliorer sa situation à la retraite en plaçant ses économies à un taux de plus de 10 %, les banques d'investissement demanderont certainement aux entreprises, dont celle qui l'emploie, un retour sur investissement bien supérieur à 10 % sous prétexte que le moindre placement financier est plus rentable (même si ce sont les placements les plus pourris qui soient). Il faudra donc que les sociétés dégagent des bénéfices à la hauteur des espérances des banques d'investissement. Et pour tenir ses objectifs de rentabilité, l'entreprise qui emploie Mr Fourmi, se délocalisera en Chine et Mr Fourmi se retrouvera sans emploi : bye-bye ses économies pour la retraite ! Ou, s'il n'y a pas de délocalisation, son entreprise lui demandera de «baisser» son salaire (d'une manière ou d'une autre) et pour arriver à mettre 500 euros de côté par mois, Mr Fourmi devra se serrer la ceinture d'un cran de plus... Mais que Mr Fourmi ne viennent pas se plaindre, c'est lui qui est à l'origine de cette spirale infernale (même si ce sont les retraités américains, via les fameux «hedge fund», qui ont commencé à foutre le bordel qui est en train de se généraliser à cause du lobbying des banques d'investissement).

Maintenant, je voudrais revenir sur ce qu'est l'espérance de vie et donc le mieux est de lire la définition de l'INSEE : «Pour une année N, l'espérance de vie à la naissance est l'âge moyen au décès d'une génération fictive de personnes soumises à chaque âge aux risques de décès, par âge observé cette année-là». Premièrement, c'est une moyenne : ce qui veut dire que des personnes, non fictives, meurent avant cet âge et d'autres après cet âge. Par exemple, si une population a une espérance de vie de 80 ans et que 90 % de cette population décède dans leur 85ème année, il faut donc obligatoirement que les 10 % restant de la population aient passé l'arme à gauche à 30 ans, c'est mathématique ! J'adore quand un banquier (ou un politique) affirme qu'on va vivre plus vieux : le «on» n'est qu'un pourcentage de la population française, ça ne sera pas tous les Français. Ou en d'autres termes : rien ne garantit que l'on atteigne l'âge de l'espérance de vie avant de passer l'arme à gauche !

Deuxièmement, l'espérance de vie se calcule sur l'âge du décès qui ne prend donc pas en compte de l'état légumineux du futur cadavre avant son décès. Une fois derrière un déambulateur, dans le meilleur des cas, avec quelques organes en moins, l'argent que Mr Fourmi a économisé pour sa retraite ne lui permettra pas de s'offrir une croisière aux Seychelles mais bien son séjour en gériatrie. Espérons donc que Mr Fourmi investit dans le médical pour développer les services de gérontologie !

Troisièmement, une grande partie des personnes à la retraite aujourd'hui sont nées juste après la guerre 39-45 (le baby-boom dû une sur-copulation française après-guerre, devenu papy-boom). Dans les années 60, 70, c'était l'opulence du point de vue alimentaire, sans les méfaits de la production agricole intensive (même s'ils devaient certainement y avoir des produits «phytosanitaires» très nocifs à l'époque, produits qui ont été interdits depuis - quoiqu'avec les produits en provenance de Chine, ce n'est pas certain qu'ils respectent les normes en vigueur). Il y avait encore peu de voitures, moins de pollution dans les villes. 40 ou 50 ans après, on se retrouve donc avec des personnes âgées en bonne santé car bénéficiant en plus des progrès de la médecine ! Mais pour ceux nés 20 ou 30 ans plus tard : pollution, agriculture intensive à grand renforts de pesticides, industrie agro-alimentaire sans scrupule, idem pour l'industrie pharmaceutique, etc... Que va donner ce cocktail explosif dans quelques années ? Combien de cancers, qu'on pourra certainement guérir mais qui handicaperont d'une certaine manière les personnes ayant été traitées ? Les statisticiens prévoient que l'espérance de vie continue de monter mais ce ne sont que des prévisions, pas des prédictions ! D'ailleurs, avec la crise financière, les coupes dans les budgets de la santé et la dégradation des conditions de vie, l'espérance de vie risque de baisser sensiblement, d'après l'OMS, dans les prochaines années : à méditer !

Autre point : les cadres dirigeants de cette banque d'investissement (au fait, c'est une banque qui a fait parler d'elle en 2008) ont-ils pensé à la réalité économique ? Visiblement, non ! A 23 ans, je débutais mon service national (pour 16 mois) juste après mes études, j'étais donc sans revenu. A 24 ans (et quelques), parce que j'avais fait des études et que le service national (et non pas militaire) m'avait permis d'avoir une expérience, j'ai eu la chance de trouver rapidement un premier emploi mais j'ai connu quelques années de galère car c'était en région parisienne où les loyers sont horriblement élevés (et ça ne s'est pas arrangé depuis). Grosso modo, une fois payé les impôts, le loyer, le gaz, l'électricité, la voiture, l'essence pour me rendre au travail, il me restait moins de 100 euros par mois pour manger et parfois, me divertir et partir en vacances avec ce qu'il restait (je sais donc comment partir en voyage pour vraiment pas cher, mais au prix d'une vie monastique après les journées de travail). C'était la période spaghetti carbonara au menu de tous les soirs (au fait, ils disent quoi les nutritionnistes : 5 légumes par jour pour être en bonne santé ? Espérons que je n'ai pas trop hypothéqué ma santé à cette époque là). Donc, je ne pouvais pas mettre de l'argent de côté...

Malheureusement, ma situation s'est empirée car pour attirer les investisseurs (donc les banquiers) et accessoirement préserver les emplois, la société qui m'employait a baissé de presque 20 % mon salaire (et celui des autres employés de l'entreprise ; des sceptiques vont dire que ce n'est pas possible mais pourtant cela s'est fait avec la bénédiction des syndicats) ! Ne pouvant me résoudre à supprimer les lardons et la crème fraiche des spaghettis carbonara, je n'ai pas eu d'autres choix que celui de démissionner, sans pouvoir prétendre à une allocation chômage. J'ai heureusement trouvé du travail à Toulouse où les loyers étaient plus raisonnables. J'avais déjà presque 30 ans et j'avais enfin un emploi qui me permettait de vivre mais à moins de me reclure à nouveau dans une vie monastique après ma journée de travail, je ne pouvais toujours pas économiser 500 euros par mois ! Alors que dire des autres personnes de ma génération qui ont certainement plus galéré que moi pour trouver un premier emploi ?

La retraite : je n'en aurais certainement pas, c'est quasi-certain que le système français par répartition va se casser la figure. Mais il y a fort à parier que, même en adoptant dès aujourd'hui une vie monastique pour économiser le plus possible, je n'en aurais pas non plus car c'est aussi quasi-certain que les banquiers nous feront exploser à la tronche de nouvelles bulles spéculatives les prochaines années. Donc, messieurs les banquiers, allez vous faire voir : l'argent que je gagne, il me sert d'abord à vivre aujourd'hui ! Je ne vais pas arrêter de voyager, de plonger ou de randonner pour économiser des centaines, voire des milliers d'euros par mois. Et surtout, je ne vais pas manger la merde des industriels de l'agro-alimentaire qui ne cherchent qu'à augmenter leur rentabilité (s'il n'y a eu que de la viande de cheval «saine» dans les lasagnes et autres surgelés, ce n'est pas spécialement grave mais qu'en est-il en réalité ?), je préfère acheter un peu plus cher des produits frais que j'espère meilleurs pour ma santé mais certainement aussi pour l'économie française. Au moins, j'espère vivre en bonne santé un certain nombre d'années et non pas dans l'espoir vain d'une retraite aisée. Demain est un autre jour mais si la cigale que je suis, ne peut plus s'envoler vers des contrées lointaines, je sais au moins qu'un trader ne sera pas en train de se la couler douce avec l'argent que j'aurais pu économiser, et ça, ça me fera vachement du bien au moral !

Sur ce, je vous souhaite une bonne année 2014 : meilleurs vœux de santé et de bonheur à tous, fourmis ou cigales ! Et n'oubliez pas : mangez du bœuf ou du cheval mais allez acheter votre steak haché au boucher du coin ! Votre santé passe d'abord par votre assiette...

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